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Construction et rénovation : comment profiter des matériaux biosourcés en toute sécurité !

A la UneAvis d'expert09/06/2021
Porté par une prise de conscience des enjeux environnementaux et par une règlementation de plus en plus favorable, le marché mondial des matériaux biosourcés devrait connaître une croissance rapide pour atteindre environ 100 milliards de dollars en 2026. Quel état des lieux et quelles tendances en France ? Comment intégrer ces matériaux dans la construction ou la rénovation et innover dans le respect des règles techniques et du contexte réglementaire ?

3 questions à Laurent Dandres, Contrôleur Technique Construction et Référent technique national matériaux biosourcés

Bonjour Laurent. Vous êtes expert des matériaux biosourcés. On parle de l’explosion de l’utilisation de ces matériaux depuis quelques années, où en sommes-nous concrètement ? Que représente le biosourcé dans le secteur de la construction et de la rénovation en France et en Europe ? La RE2020 va-t-elle permettre d’accélérer l’adoption de ces matériaux ? Quelles sont les perspectives ?

 

On utilise le terme générique « biosourcé » dans le langage courant pour évoquer 2 types de matériaux, les biosourcés donc qui sont les matériaux partiellement ou totalement issus de la biomasse (bois, chanvre, balle de riz, paille, lin, etc.) et les matériaux géosourcés qui sont d’origines minérales (terre crue ou pierre sèche). Au fond, nous redécouvrons et perfectionnons des techniques ancestrales pour ne pas dire préhistoriques... Pour revenir à votre question, j’ai vu le marché naître il y a une quinzaine d’années, à l’époque nous avions un projet de temps en temps, de façon sporadique. Depuis 3 ou 4 ans il y a une accélération franche avec désormais des sollicitations toutes les semaines. D’une façon générale, nous voyons les différentes filières (chanvre, paille, terre crue…) s’organiser et travailler sur de nouvelles techniques de construction. La connaissance de ces techniques se démocratise, c’est un moment intéressant pour un marché qui se professionnalise. Au niveau européen, des pays comme l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse sont assez en avance, avec des filières fortes et leurs propres techniques qui correspondent à des matériaux locaux. C’est un point important dans la logique presque philosophique du biosourcé : généralement on privilégie des matériaux que l’on peut trouver à proximité, ce qui évite un transport coûteux sur le plan financier et environnemental.  Le corollaire, c’est que les techniques de construction valables en Autriche ne le sont pas forcément en France et vice versa, de fait il n’y a pas de référentiel européen aujourd’hui.

 

Pour revenir à la France, je pense que le marché va poursuivre son développement, non seulement il correspond à une aspiration forte des citoyens - que l’on retrouve dans des appels d’offres publics comme privés - mais les caractéristiques et performances de ces matériaux sont excellentes. Ils sont généralement produits localement, peu transformés, et présentent une faible empreinte environnementale. Les applications pour la construction neuve et la rénovation sont nombreuses : structure, isolation, enduit, toiture, parement, etc. La paille par exemple a l’avantage d'être l’un des matériaux les plus perspirants : concrètement, il absorbe et évacue l'humidité, offrant ainsi une très bonne qualité de l’air, on parle d’hygroscopie. Notons enfin que les ressources sont importantes. Pour exemple, 10% de la paille de blé produite annuellement suffirait pour isoler tous les nouveaux logements construits chaque année en France selon l'association Collect'IF Paille.

Laurent Dandres
Laurent Dandres
Référent technique national matériaux biosourcés
Ingénieur de formation (ESTP Paris), spécialisé dans les travaux publics, du bâtiment et de l’industrie, Laurent Dandres a notamment occupé les fonctions de Chef de chantier à Cincinnati (Ohio, USA) et à Temuco (Chili), de formateur technique autour de chantiers de restauration du patrimoine et de conducteur de travaux chez Lefèvre, acteur de référence dans la restauration du patrimoine en Normandie. En 2002, il rejoint Apave où il occupe aujourd’hui les fonctions de Contrôleur technique construction et référent technique national matériaux biosourcés. 

Concrètement, quelles sont pour vous les étapes à respecter pour intégrer ces matériaux dans les projets sans prendre de risque et pour respecter la réglementation ? Jusqu’où peut-on aller ?

 

Comme toujours quand on entend innover dans des projets de construction, le plus important c’est l’anticipation. Qu’il s’agisse de la volonté du maître d’œuvre d’intégrer des matériaux biosourcés ou de la proposition d’un maître d’œuvre, il est essentiel de s’entourer des bons pour les  intégrer dès la conception : l’architecte bien sûr, mais aussi un contrôleur technique. L’utilisation de matériaux biosourcés dans des projets de construction peut entraîner des problématiques techniques et réglementaires, plus particulièrement si ces projets ne relèvent pas d'une technique courante. L'analyse de risques réalisée par le contrôleur lui permet alors de se prononcer sur le matériau et la technique de pose. L'avis favorable est obtenu après l’expertise, au cas par cas. Bien s’entourer, c’est aussi faire appel aux artisans certifiés ad hoc. Intégrer les différentes parties prenantes dès le démarrage du projet est un gage de succès.

 

Sur les règles à respecter, il y a d’abord l’analyse de risques sur la sécurité incendie, légitimement drastique et sans marge de manœuvre. Pour autant les matériaux biosourcés peuvent avoir à cet égard des performances excellentes.

Ensuite, il faut distinguer les techniques courantes et non courantes. Les premières, qui facilitent l’assurabilité de l’ouvrage s’appuient sur les Documents Techniques Unifiés (DTU) ou des règles professionnelles reconnues par la Commission Prévention Produits (C2P). Il est également possible de recourir à une appréciation Technique d’expérimentation (ATEX), une procédure d’évaluation technique formulée par un groupe d’experts sur tout produit, procédé innovant dont la mise au point nécessite une utilisation expérimentale sur un ou plusieurs chantiers. Avec l’ATEX, l’analyse du risque se base donc sur  des techniques expérimentales, l’objectif étant pour les professionnels d’apporter les preuves nécessaires pour valider un nouveau mode de construction. Les techniques non courantes restent envisageables mais nécessitent une analyse de risque très poussée, toujours au cas par cas, en vue d’assurer la prévention des aléas qui reste notre cœur de métier.

 

Quel est votre rôle chez Apave concrètement ? Les porteurs de projet publics et privés ?

 

En tant que contrôleur technique, j'interviens avec mes collègues dans la prévention des aléas techniques. Nous sommes présents dès la genèse du projet, nous apportons une expertise et analysons les risques en sécurité incendie et en solidité et nous nous prononçons sur les meilleures solutions en termes de durabilité et de sécurité. Sur la sécurité incendie, il y a les textes réglementaires      que nous évoquions ; concernant la solidité, nous basons nos analyses sur les référentiels et les textes. Sur les projets particulièrement innovants, les retours d'expériences nourrissent la réflexion, nous avançons pas à pas, nous encourageons également la réalisation d’     essais pour trouver la bonne solution. Nous pouvons également soutenir le projet auprès des assurances et avons en ce sens un rôle de facilitateur du changement. Globalement, si le donneur d’ordre s’entoure dès le début avec de bons professionnels, et c’est le      plus souvent le cas, une construction intégrant des matériaux biosourcés est bien souvent   très respectueuse de l'environnement et vertueuse sur le plan de la consommation d’énergie par exemple. Je peux vous citer un exemple particulièrement innovant, pour le projet de centre de loisirs Jacques Chirac à Rosny-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. C’est un projet avant-gardiste et précurseur du mouvement de la construction durable avec des murs porteurs en paille. Pour valider ce choix, nous avons suivi     des essais avec      mise      en précontrainte de la paille à l'aide de sangles. La     résistance au feu du mur paille a été testée en laboratoire, conformément à la loi. Les résultats étaient probants. Il ne faut pas avoir peur de se poser les bonnes questions et d’aller jusqu’au bout de chaque démarche. C’est la bonne méthode pour faire de belles choses. 

 

Chez Apave nous avons un historique fort et le bouche à oreille fait son œuvre. A l’origine nous avions beaucoup de dossiers issus de collectivités, aujourd’hui ça se démocratise et nous avons aussi de plus en plus de dossiers venant du secteur privé, ça s’équilibre aujourd’hui. 

 

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